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Une lettre du Mali

December 05, 2011

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Caterine Bellerose, étudiante maître du Module International en Éducation en Langue française (MIEL), écrit de Bamako, Mali, où elle a fait un stage international en français dans une école publique malienne comme partie du Programme de Formation Professionelle (PFP) pour devenir enseignante.

Pour plus d'information sur l'option MIEL du Programme de formation professionnelle (PFP), cliquez ici.


“Que l’on parte aujourd’hui ou que l’on parte demain, on va arriver quand même.”
-proverbe de la Côte d’Ivoire.


J’avais découvert ce proverbe un après-midi de Salon du livre de Montréal en compagnie de ma soeur. Nous étions tombées sur un livre de proverbes africains que nous avions ouvert un peu au hazard pour voir ce qu’il avait à nous offrir. Sur le coup, nous avions bien rigolées, mais depuis que j’ai mis les pieds au Mali, cette phrase est devenue mon mantra. Elle me permet de ne jamais perdre patience malgré les attentes et les retards. Ici, le temps, c’est du Tico Time multiplié par deux. On prend une bonne respiration et on relaxe. Il n’y a rien à faire de plus. No stress!

Depuis hier, nous avons commencées nos stages d’observation dans les écoles maliennes. Je suis dans une médersa du quartier Hypodrôme. Je dois me couvrir de la tête aux pieds: jupe aux chevilles, chandail à manches longues et foulard me couvrant les cheveux. On ne doit pas voir de peau. J’avoue, par contre, que le foulard me va assez bien, je ressemble à une femme du desert! Sara aussi le porte bien, je crois qu’elle devait être religieuse dans une autre vie! N’oubliez pas toutefois qu’il fait ici une chaleur intense, une chaleur de canicule montréalaise, et qu’il n’y a aucune ventilation dans les salles de classes, sinon des fenêtres sans vitre et une brise à peine plus forte que le souffle d’un enfant endormi. Et ça, ce n’est que lorsqu’elle se décide à se faire sentir. En quatre heures, je dois boire 1,5 litre d’eau et lorsque, au sortir de l’école, vers midi, je retire mon voile, je peux tordre mon chandail…

Aujourd’hui, c’était jour de composition à la médersa. Mon maître-associé, M. Ibrahim Touré, un Soraï de Tombouctou, n’enseignait pas. C’était le jour des examens d’arabes et non de français. Donc, après m’être présentée un heure en retard à l’école, parce que notre chauffeur trouvait qu’il devait se lever trop tôt pour nous y amener à l’heure (!), après être allée saluer l’assistant-directeur, parce que c’est la coutume et parce que l’actuel directeur est parti hier pour un pèlerinage de deux semaines à la Mèque, je me suis présentée devant M. Touré pour une visite des différentes classes à l’élémentaire. La composition, c’est très simple: tous les élèves sont assis en classe devant leur feuille et leur crayon et recopient ce qui est écrit au tableau. Parfois, ils doivent faire une mini composition ou quelques calculs mathémathiques, mais pour la majorité des classes, ça consiste seulement à recopier des règles écrites au tableau. On les note là-dessus. M.Touré est contre l’idée. En quoi est-ce que cela permet aux professeurs de savoir si les élèves maîtrisent bien la matière ? En fait, ça ne permet que de s’assurer la moyenne de la classe. Donc, après avoir circulé durant une heure dans les salles de classes et discuté avec les différents professeurs (tous des hommes auxquels, en tant que femme, je ne peut serrer la main à moins qu’ils ne me la tende en premier), mon maître-associé a decide que c’était l’heure du petit déjeuner. C’est là que mon observation (et ma participation) à l’école de la vie de Bamako a commencé.

Nous avons donc marché plusieurs coins de rue pour nous retrouver à l’endroit où il petit-déjeune habituellement. La femme installe ses chaudrons et sa petite table basse en bois sur le trottoir à l’abris du soleil et se met à cuisiner. Les gens du quartier s’y retrouvent pour un bon repas et du plaisir entre amis. J’ai eu droit à un plat typique (mon deuxième déjeuner de la journée!) de funyo (céréale) et arrachides avec bananes plantins et piments forts. Délicieux et bien huileux! Comme évidemment tout le monde savait que la petite toubabou (blanche) n’avait jamais goûté au funyo, lorsque j’ai reçu mon plat, le silence est tombé sur le petit kiosque et une dizaine de paires d’yeux curieux se sont tournés vers moi. Intimidée, je ne pouvais prendre ma première bouchée. Des sourires et des mots d’encouragement me sont parvenus des gens qui attendaient impatiemment cette fameuse première bouchée. Lorsque enfin je l’ai eue avalée et fait signe que c’était très bon, les conversations ont reprises normalement. Bien sûr, il me faut mentionné que chaque Malien qui se respecte se fait un plaisir de tester mon bambara… Je crois que s’ils pouvaient parler encore un peu plus rapidement, je comprendrais mieux! D’un regard en coin, je demandais la traduction à M.Touré, puis répondais d’un tarassité (tout va bien! ) ou d’un Kadi Coulibaly (mon nom malien!). Les gens riaient de bon coeur.

Nous sommes ensuite allés prendre le fameux thé vert, amère et sucré traditionnel. La première infusion, la plus forte. On m’en a servi un fond de verre tout en mentionnant que je devait faire attention, puisque ce thé est très fort en caféine. Je l’ai bu en trois gorgées, me disant qu’à la quantité qu’il y avait dans le verre, on voulait ménager la petite toubabou sans expérience. Délicieux! Mon maître-associé riait tout en me traitant un peu de dingue, parce que, me disait-il, je ne pourrais pas dormir de la nuit. Nous verrons… Ce qui est certain, c’est que je suis encore bien reveillée 7 heures après le thé. Il n’avait finalement peut-être pas menti. Nous nous sommes donc assis à l’ombre sur deux des quatre petites chaises placées sur le trottoir et nous avons discuté de l’éducation au Mali, des différentes cultures du pays, etc. M. Touré est un homme des plus intéressants avec une pensée moderne et critique envers certaines valeurs ou traditions maliennes qui empêchent, dit-il, la société d’évoluée. J’en apprends beaucoup et je ne sens pas qu’on me tait des choses parce que je suis une femme. En fait, ce matin, j’ai plutôt eu l’impression d’avoir eu le privilège de fréquenter un monde d’hommes. L’ami qui prépare le thé assis par terre sur le goudron (c’est ainsi qu’on appelle les rue asphaltées ici) est aussi un artisant qui travaille le cuir et qui fait de magnifiques chaussures. J’ai visité son minuscule atelier et écouté une partie de son histoire: artisants de pères en fils.

M. Ibrahim Touré m’a ensuite fait visiter la maison où il vit avec le reste de sa grande famille. Les hommes travaillaient et les femmes étaient au marché. La maison était calme. J’ai rencontré une soeur, une tante, quelques nièces et cousines qui ont toutes, l’une après l’autre, testé mon bambara. J’ai sorti mon arme secrète, mon sourire! Parce que mon bambara… Il s’améliore lentement. Puis, retour à l’atelier de son ami pour le deuxième thé, un peu moins fort que le premier. J’ai pris la sage decision de passer mon tour. Discussion sur le coût de la vie ici et au Canada, sur le prix du logement, la corruption, les problèmes de société… Peut-être vivons-nous dans un pays riche et industrialisé, mais reste que les problèmes sont les mêmes, à moindre échelle. Et tout au long de notre discussion, les gens passent dans la rue, s’arrêtent et saluent. Certains s’assoient pour le thé, testent mon bambara, qui, à force de se faire toujours poser les mêmes questions, s’améliore un peu. Je souris toujours beaucoup, ça aide.

Après le thé, direction les teinturiers. Comme c’est la fête de Tabaski (chaque homme marié doit sacrifier un mouton ce jour-là) ce lundi, ils sont des plus occupés. Tout le monde veut un habit neuf pour la fête. Leur rôle est de teindre le bazin (tissu riche et brillant pour les grandes occasions) qui est blanc à la base. J’ai donc pu apprendre comment on le teint et voir les différentes étapes avant le produit final. Ce sont les femmes qui s’occupent de la teinture, les hommes eux, sont tailleurs. Comme ces femmes sont les voisines de mon maître-associé, nous avons aussi visité leur maison. Il y avait quatre magnifiques petites filles d’environ 7 ans à la maison. L’une d’elle va à l’école lorsque ça lui plait. Les trois autres ne veulent plus y aller par peur du maître qui utilise le fouet pour obtenir le silence ou pour punir les élèves. C’est tellement triste de voir des enfants de cet âge abandoner l’école, ça me brise le coeur.

Troisième thé pour M. Touré, encore un peu plus faible que les deux autres. À ce qu’il m’a dit, il y a toujours un service de trois thés, le premier toujours plus fort que le deuxième et ainsi de suite. Je suis encore assise parmi les hommes. Il est vrai que je ne suis d’aucun danger pour eux, puisque je ne comprends pas un traître mot de ce qu’ils racontent! On m’offre du melon d’eau que j’accepte avec grand plaisir pour me désaltérer. Je crache les pépins dans la rue, comme les autres. Puis, je remets mon foulard sur ma tête, que M Ibrahim Touré m’avait dit d’enlever plus tôt, parce qu’avec la chaleur de la journée, je lui faisais presque pitié. On reprend le chemin de l’école.

On fait, sur le chemin du retour, un dernier arrêt à l’atelier des hommes qui battent le bazin pour lui donner sa brillance. Ils sont quatre à l’intérieur, deux par deux, face à face. Ils battent le tissu à l’aide de grosses mailloches de bois très lourdes dans un rythme et une dance où les mailloches ne se touchent jamais. On m’invite à entrer et à observer, puis, on me donne une mailloche. Je fais comme les travailleurs, je la prends à une main et la soulève. Hummm, non! Je la prends à deux mains et tente ma chance sur le bazin. J’ai dû faire leur journée. Les hommes se tordaient de rire. Je leur ai sorti mon bambara : aoniché (merci) et antara (au revoir) et suis repartie le sourire aux lèvres. Tout en marchand, je me suis fais dire que, pour quelqu’un qui avait déjà passé presque deux semaines au Mali, mon bambara était terrible!!! J’ai donc eu droit à ma deuxième leçon de langue, les parties du corps.

Lorsque nous arrivons à l’école, la cours intérieur est remplie de moutons (!?!) qu’un vendeur a amener pour vendre aux professeurs. Les enseignant ont tous quitté leur salle de classe laissant à l’abandon la composition. Ils sont par petits groupes à discuter des bêtes et du prix qu’elles valent et à se plaindre de l’inflation du prix du mouton. Ils se frottent la barbe, réfléchissent, commentent. Ils secouent la tête, me racontent qu’il n’y a pas si longtemps les moutons valaient bien moins cher… J’ai maintenant en main les connaissances nécessaire pour faire l’achat d’une bête! Pendant ce temps, les élèves crient, courent, heureux de se débarraser de la composition, sachant très bien que la suite des examens le attend demain matin.

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